
PRENDS LA PAROLE D'ABORD, LA CONFIANCE EN SOI VIENDRA APRÈS (ET PAS L'INVERSE !)
Tu n'as pas besoin de confiance en toi pour oser faire entendre ta voix
INTRODUCTION
Le concept de « confiance en soi » n'est pas toujours très clair. Et pourtant, c'est quelque chose dont beaucoup de personnes pensent manquer sans trop savoir mettre des mots dessus... J'entends souvent « Je n'ai pas assez confiance en moi. ». Mais est-ce que c'est vraiment ça le problème ? Et comment ça affecte ton envie de prendre la parole en public ou sur les réseaux ? Dans cet article je te propose d'explorer aussi un autre sujet qui découle directement de celui-ci : la notion d'échec.
Je suis sûre que dans ta vie, ça t'ai déjà arrivé d'entendre quelqu'un t'encourager avec une phrase du type « aie confiance en toi », ou « crois en toi »... Généralement, quand une personne dit ça, elle a de bonnes intentions. Mais honnêtement : tu comprends ce que ça veut dire, toi ? L'injonction en elle-même est déjà un peu bancale. C'est un peu du même tonneau que « n'aies pas peur ! ». Si c'était aussi simple, ça se saurait !
Est-ce qu'il t'est déjà arrivé de garder un brouillon de post au fond d'un tiroir pendant des jours par peur de le publier ? As-tu déjà ressenti le syndrome de la main que tu n’as pas levée en réunion ou en AG, alors que tu avais quelque chose à dire ? Est-ce que ça t'arrive souvent de te dire « je ferai ça quand je me sentirai prêt·e » et que ce fameux moment ne vient jamais ?
Tu attends d’avoir confiance en toi pour parler. Or, sache que la réalité est inverse : c'est en prenant la parole que la « confiance en soi » se construit.
Facile à dire, car quand on ne se sent pas en confiance, comment oser parler devant un groupe ou publier quelque chose ? C'est ce qu'on va voir au fil de cet article.
DÉFINITION DU MANQUE DE CONFIANCE EN SOI
Quand une personne dit manquer de confiance en elle, ce terme est assez flou en réalité. Si on prend l'expression au pied de la lettre « avoir confiance en soi » est-ce que c'est vraiment possible de ne pas se « faire confiance » ?
Commençons par préciser le terme, si tu veux bien. D'après ma définition, ce qu'on appelle la « confiance en soi » c'est en réalité trois composantes différentes. C'est ce que je vais te détailler dans la première partie de cet article.
Dans la deuxième partie on verra pourquoi chaque prise de parole est un risque perçu comme un échec possible. Pour finir, on abordera la manière dont les likes et les chiffres peuvent te faire taire. À la fin, tu auras une petite action à tenter cette semaine.
PARTIE 1 : LA « CONFIANCE EN SOI » ÇA N'EXISTE PAS VRAIMENT
Comme je le disais dans l'intro de cet article, quand quelqu'un dit « Je n'ai pas confiance en moi », c'est souvent une expression un peu fourre-tout. Ça peut vouloir dire « Je ne suis pas sûre d'être capable de faire ça », ou « je me sens nul·le de manière un peu générale », ou encore « je ne suis pas capable de dire non même lorsque je le pense très fort ». Ce sont des exemples, mais il y a encore de nombreuses interprétations possible de cette expression. Le terme générique « confiance en soi » peut être la manière de parler de difficultés très variées d'une personne à l'autre.
D’après mes connaissances et ce que j’ai observé en accompagnant des personnes, d’abord en hypnothérapie et aujourd’hui en prise de parole, on peut distinguer trois composantes que le langage courant regroupe sous le terme « confiance en soi ».
1. La première composante c'est la connaissance de ses compétences (basée sur l'auto-évaluation, ou encore ce qu'on appelle parfois le sentiment d'auto-efficacité)
Le sentiment d'auto-efficacité est un concept développé par le psychologue Canadien Albert Bandura. C'est la croyance qu'on a en sa propre capacité à accomplir une tâche spécifique dans un domaine précis. Ce n'est pas juste un sentiment un peu général de sa valeur du genre « je suis quelqu'un de bien » mais plutôt une perception ciblée du type « je suis capable de faire ceci ou cela ». C'est précis et contextualisé. Par exemple, tu peux avoir un sentiment d'auto-efficacité très élevé en cuisine et très bas concernant la prise de parole en public. Ce sont deux choses complètement indépendantes.
Lorsque ce sentiment d'auto-efficacité, cette connaissance de ses compétences personnelles dysfonctionne, alors la personne sous-estime systématiquement ses capacités réelles. Elle peut objectivement être compétente et pourtant elle ne se fait pas confiance sur sa capacité à réussir. Elle peut alors éviter les défis comme les prises de parole par peur d'échouer. Elle abandonne plus vite. Elle peut parfois interpréter les obstacles comme des preuves de son incapacité plutôt que comme des étapes normales d'apprentissage.
Bandura a montré que ce sentiment d'auto-efficacité se construit à partir de quatre sources :
-les expériences de maîtrise vécues
-l'observation d'autres personnes qui réussissent des tâches similaires
-les encouragements extérieurs
-les états physiologiques et émotionnels (indices du corps, gestion du stress...).
Dit de manière plus simple : on construit son sentiment de compétence en faisant, en voyant faire et en étant soutenu.
J'attire ton attention sur le fait que parfois, le sentiment d'incompétence peut être justifié. Il peut être sain d'avoir conscience qu'on doit s'améliorer dans un domaine. Le bon niveau de sentiment de compétence, c'est coller au plus près de la réalité. Coucou l'effet Dunning-Kruger ! Coucou l'effet Google... Parfois, pour améliorer son sentiment d'auto-efficacité il peut être utile de perfectionner ses compétences pour de vrai.
L'importance ici c'est de construire son sentiment d'auto-efficacité sur du réel, du concret, sans se sous-estimer, en se jugeant avec justesse.
Et cette connaissance de tes compétences en ce qui concerne la prise de parole alors ? Parler en public et écrire un post sont deux compétences distinctes. Tu peux être à l’aise à l’écrit et paralysé·e à l’oral, ou l’inverse. Ton sentiment de compétence se construit donc séparément pour chaque support. Et d’après Bandura, la source la plus puissante, ce sont les expériences de maîtrise. Pour devenir à l'aise, il faut pratiquer. C'est en parlant régulièrement, en multipliant les écrits, en commençant petit, dans un cadre où l’enjeu est faible par exemple, que tu t'entraînera et que tu progresseras.
2. Deuxième composante de ce terme fourre-tout appelé confiance en soi : l'estime de soi
L'estime de soi c'est le jugement ou l'évaluation qu'une personne a de sa propre valeur.
Là il ne s'agit plus d'estimer si « je suis capable de faire quelque chose » mais bel et bien « est-ce que je vaux quelque chose ». C'est beaucoup plus profond, souvent inconscient, plus complexe et basé sur des facteurs plus abstraits. Les premières figures d'attachement, notamment, jouent un rôle très important dans la construction de l'estime de soi. Les aspects systémiques jouent également un rôle essentiel : culture, classe sociale, enjeux sociétaux, santé, environnement...
De nombreux psychologues ont travaillé et travaillent encore sur cette notion d'estime de soi.
Si on prend par exemple l'échelle d'estime de soi du sociologue Morris Rosenberg, elle permet de mesurer l'estime de soi comme une évaluation globale et affective de sa propre valeur en tant que personne.
Quand l'estime de soi dysfonctionne cela peut par exemple se manifester par une hypersensibilité au regard d'autrui, une tendance à se déprécier même en cas de succès, une difficulté à s'accorder le droit à l'erreur.
Souvent, une personne avec une faible estime de soi a du mal à séparer ce qu'elle fait de ce qu'elle est. Un échec n'est plus considéré comme une étape, une information sur une tentative, mais devient une confirmation de ce que la personne redoute : la confirmation qu'elle ne vaut rien. La prise de parole est particulièrement délicate dans ce contexte. Quand tu t’exprimes, tu ne risques pas seulement de dire une phrase maladroite, tu as l’impression de t’exposer toi. Ce qui sort de ta bouche ou de ton clavier devient une preuve de ce que tu vaux. C’est pour ça qu’un trou de mémoire, un propos confus ou un post sans réaction peut faire aussi mal.
Et c'est là que l'échec devient douloureux. Pas à cause de l'échec en lui-même mais à cause de la manière dont il est perçu, dont il est interprété.
Tu vas me dire « On n'a pas parlé de Jean-Michel, winner-né, toujours sûr de lui, et qui sait pertinemment qu'il saurait piloter un avion du premier coup si on lui laissait les commandes. ». Ce fameux Jean-Michel qui monopolise la parole en réunion ou commente sans vergogne n'importe quelle publication... Il parle fort, mais ce qu'il dit n'est pas forcément juste. En réalité, bien souvent, une personne qui semble trop sûre d'elle, qui monopolise l'attention, qui surestime ses capacités, est justement une personne qui compense plus ou moins consciemment son manque d'estime de soi.
3. Troisième composante de la confiance en soi : l'assertivité
L'assertivité, c'est la capacité à exprimer ses besoins, ses opinions, ses limites, de façon directe et respectueuse, sans agressivité ni soumission. Faire preuve d'assertivité c'est dire les choses en se respectant, en occupant sa place juste, de manière saine et équilibrée.
L'assertivité n'est pas quelque chose qu'on ressent comme avec le sentiment d'auto-efficacité ou avec l'estime de soi. L'assertivité est un comportement. Et ce comportement découle souvent des ressentis cités précédemment. Une personne qui ne se sent pas légitime, une personne qui a une faible estime de soi, une personne qui a un faible sentiment d'auto-efficacité... auront du mal à s'affirmer. Notamment parce que s'affirmer c'est prendre le risque d'être jugé, de décevoir ou d'être rejeté-e !
Quand l'assertivité dysfonctionne cela peut se manifester de différentes manières.
Première réaction possible : la passivité. On ne dit pas ce qu'on pense, on s'efface, on n'ose pas dire non...
Une autre réaction possible est l'agressivité. Dans ce cas, la personne compense le sentiment d'illégitimité en « écrasant » les autres, en s'imposant.
Qu'on s'efface ou qu'on s'impose par la violence, le résultat est une dégradation des relations. Ces relation compliquées engendrent de nouvelles expériences négatives qui viennent renforcer le manque d'assertivité et qui pérennise la boucle de mauvaise estime de soi.
Le manque d'assertivité est en lien direct avec la capacité à s'exprimer, à prendre la parole, à prendre sa place. C’est dans cette composante de la confiance en soi que ta parole est affectée de manière très concrète. Se taire en réunion, lisser son discours pour ne froisser personne, annoncer son prix en s’excusant, laisser quelqu'un d'autre occuper l'espace de parole, ne pas oser énoncer ses forces, ses limites ou ses besoins... tout ça résulte du manque d'assertivité. Prendre toute la place, assener des vérités, vouloir convaincre à tout prix, parler sans écouter... tout ça c'est de l’agressivité sans subtilité assertive. Entre les deux, il y a une voix posée, qui dit ce qu’elle pense avec ses nuances et ses doutes. Il ne s'agit pas de formater ta voix mais au contraire de trouver celle qui est vraiment la tienne.
L'assertivité est un comportement, une démarche que tu peux améliorer, que tu peux entraîner. Pour faire preuve d'assertivité, nul besoin de se sentir légitime, il faut juste trouver les mots justes et le ton qui te convient. C'est en pratiquant que tu vas développer ce sentiment de légitimité.
PARTIE 2 : L'ÉCHEC, LE REGARD DE L'AUTRE QUAND ON S'EXPRIME ET LA CONSTRUCTION DE L'ESTIME DE SOI
L'échec en soi, ou l'erreur de manière plus générale, ne devrait pas être un problème ! L'erreur et l'échec sont inévitables.
Il est essentiel de comprendre que l'échec n'est pas le problème. Ce qui peut poser problème c'est le rapport qu'on entretient avec l'échec.
Dans la prise de parole, l’échec peut prendre de nombreuses formes : ton post qui ne reçoit aucune réaction ou des critiques hostiles, le silence après ton intervention, quand tu bafouilles devant un groupe ou que tu ne sais pas répondre à une question, une remarque désagréable... Mais en réalité, l’échec n’est pas le vrai problème. C’est ce que tu en conclues sur toi qui est inapproprié.
Prenons par exemple le concept de mindset développé par la psychologue américaine Carol Dweck.
Le concept de « mindset » ou « mentalité de croissance » désigne une manière de penser selon laquelle les capacités et les talents humains peuvent être développés grâce à l'effort, à la persévérance et à l'apprentissage. Cette approche s’oppose à la mentalité fixe, qui considère que les aptitudes sont prédéterminées et immuables.
À travers ce concept, Carole Dweck cherche à étudier la manière dont les individus répondent aux difficultés. Dans un état d'esprit fixe, les qualités sont perçues comme innées et immuables. L'échec devient une menace identitaire : si j'échoue, c'est parce que je ne suis pas assez intelligent, pas assez talentueux, pas assez légitime. Dans un état d'esprit de croissance, les capacités sont perçues comme développables. L'échec devient une information, un levier d'apprentissage. Voici un exemple concret . Si tu dis « J’ai mal parlé aujourd’hui » est une information. En revanche si tu dis « Je suis mauvais·e orateur·rice » c'est un verdict, un jugement fixe sur ton identité. La première façon de voir est un levier pour te faire progresser, la deuxième façon de voir te fige et te pousse à te taire !
Ne te juge pas trop vite si tu as tendance à te situer souvent dans la deuxième catégorie. Car ce qui détermine dans lequel de ces deux états d'esprit on se trouve c'est en grande partie les retours qu'on a reçus au cours de notre vie. Ce qu'on nous a dit quand on échouait. Ce qu'on nous a dit quand on réussissait.
Le regard de l'autre est un élément essentiel de fondation du psychisme, mais il peut devenir une sorte de prison. On ne peut pas parler d'estime de soi sans parler du regard de l'autre. L'estime de soi se construit fondamentalement dans la relation. Le sociologue Américain Charles Cooley a formulé dès 1902 le concept de soi-miroir : nous nous voyons à travers ce que nous pensons que les autres voient en nous. Je répète cette phrase un peu complexe : nous nous voyons à travers ce que nous pensons que les autres voient en nous. Ce qui est important à comprendre c'est que ce qui agit ici ce n'est pas ce que les autres pensent de nous, mais ce qu'on pense qu'ils pensent de nous ! Tu comprends la nuance ?
Tu connais l'effet de projecteur (ou effet spotlight) ? Ce sont les chercheurs Thomas Gilovich, Victoria Medvec et Kenneth Savitsky qui ont développé ce concept. C'est le fait qu'on surestime toujours la manière dont les autres vont percevoir nos erreurs et nos imperfection. Dans leur expérience, des étudiant·es devaient entrer dans une pièce en portant un t-shirt embarrassant. Iels pensaient qu'au moins la moitié des personnes présentes le remarqueraient. En réalité, environ un quart seulement l’ont fait. (Petite alerte en passant, cette étude s'inscrit dans un échantillon «WEIRD» : Western, Educated, Industrialized, Rich, Democratic donc je te conseille de conserver un regard critique...). Autrement dit : quand tu prends la parole, on te regarde beaucoup moins que tu ne le crois. Et on retient encore moins tes trous de mémoire que toi.
En d'autres termes, notre image de nous-même est d'abord le reflet de ce que nous percevons dans les yeux d'autrui. On ne réagit pas tant au regard réel de l'autre qu'à notre interprétation de ce regard.
Les travaux récents en psychologie de l'éducation apportent un éclairage intéressant. Les recherches de Jennifer Henderlong Corpus et Mark Lepper sur les effets des avis positifs, notamment en classe, ont montré que tous les retours positifs ne se valent pas. Parfois, la validation externe comme les compliments ou l'approbation sociale peut avoir un effet profondément pervers. Si ton estime de toi est entièrement indexée sur cette validation externe, tu deviens dépendant de l'autre pour savoir si tu vaux quelque chose. Et cette dépendance est à la fois épuisante et foncièrement instable.
Parlons par exemple de l'estime de soi conditionnelle et de la spirale de l'échec.
Le travail du docteur Jennifer Crocker est très intéressant. Je t'invite à aller explorer sa News Letter « the ego equation ». Le Dr Crocker a développé le concept « d'estime de soi contingente ». L'idée est que l'estime de soi fluctue en fonction des performances, des succès et des échecs. Elle a montré que les personnes dont l'estime de soi dépend fortement de leurs résultats sont plus vulnérables. Ces personnes travaillent beaucoup et prennent moins de risques. Les personnes dont l'estime de soi dépend de leurs réussites ont de moins bonnes performances à long terme que celles des personnes dont l'estime de soi est stable et inconditionnelle.
Ce principe est au cœur du rapport à l'échec. Plus on a besoin de réussir pour se sentir valable, plus chaque échec est un coup porté à l'estime de soi. Et en même temps, moins les personnes prennent de risques, moins elles apprennent, moins elles progressent. C'est le serpent qui se mord la queue.
Plus tu as besoin que ta prise de parole soit saluée ou validée pour te sentir valable, moins tu oses, donc moins tu t’entraînes, donc moins tu progresses. C’est exactement ce cercle vicieux qui t’empêche de te sentir en sécurité quand tu prends la parole.
C'est là que les petites victoires entrent en scène. Neurologiquement et psychologiquement, les succès modestes mais concrets favorisent une dynamique positive qui se solidifie avec le temps et devient de plus en plus durable.
En neurosciences, on sait que chaque expérience de succès, même minime, active notamment le circuit de récompense dopaminergique. Et encore mieux : ce qui compte le plus pour ton cerveau ce n'est pas le résultat final mais le fait de progresser ! Parmi tous les facteurs qui influencent le bien-être et la motivation au quotidien, le sentiment de progresser dans un travail qui a du sens est le facteur le plus efficace ! En pratique, ça veut dire que prendre le temps de constater, voire de noter tes petites réussites quotidiennes, tous ces moments où tu as osé t'exprimer, même ceux qui te paraissent anodins, t'aident à fluidifier ta posture expressive. Ce n'est pas un exercice naïf, ni un manque d'humilité, ni de l'auto-complaisance. C'est un réel exercice cérébral pour (ré)entraîner ton cerveau à percevoir les preuves de sa propre compétence. Chaque fois que tes circuits neuronaux se focalisent sur tes prises de parole réussies, constatent tes compétences oratoires ou assertives, cela nourrit activement ce sentiment d'auto-efficacité dont parlait Bandura. Porter son attention sur les petites victoires c'est mettre en place une démarche active de reconstruction de l'estime de soi depuis l'intérieur. Indépendamment du regard de l'autre.
Alors à toi de jouer : à partir d’aujourd’hui, note chaque soir une chose que tu as dite ou écrite, même imparfaite. Une question posée en réunion. Un post publié sans le relire dix fois. Une belle phrase dite à voix haute (même celle prononcée en répétant seul·e dans ta voiture). Tu en verras vite l'utilité car chaque prise de parole est une preuve que tu es capable.
PARTIE 3 : QUAND LES CHIFFRES T'EMPÊCHENT DE T'EXPRIMER
Les indés, les entrepreneur·euses, les associations, subissent une pression particulière : celle des métriques. Les likes, les followers, les taux d'engagement, les chiffres de vente, les avis clients, le nombre de participants aux événements, les taux d'ouverture... Ces indicateurs ont un rôle opérationnel légitime dans le développement d'une entreprise car ils donnent de précieuses informations. Mais pour beaucoup d'entrepreneurs et entrepreneuses, ils ne sont pas juste utilisés comme indicateurs et variables d'ajustement. Ils peuvent se transformer en quelque chose de bien plus profond : une mesure de sa propre valeur et de sa légitimité en tant que personne.
Cette confusion entre valeur de soi perçue et KPI peut être délétère.
Et le risque c'est que, dans ce cas, tu finis parfois par te censurer. Tu n’oses plus publier un avis tranché parce que tu crains un flop. Tu reprends le discours du secteur, tu adoucis, tu lisses tes propos, tu formates ta parole. Tu te retrouves alors avec un discours propre, correct et ennuyeux. Le même laïus que tout le monde.
Les réseaux sociaux amplifient ce risque. Ils en ont même fait le carburant qui nous rend accro. Tristan Harris, ancien designer chez Google, explique comment la mécanique des plate-formes est précisément construite pour exploiter notre besoin de validation sociale. Je t'en reparlerai bientôt dans un prochain article ainsi que dans mon atelier « dopamine menu pour se libérer des écrans ». Le like n'est pas un bouton anodin, c'est une gâchette qui joue sur ton système dopaminergique, agissant sur le même principe que les machines à sous pour provoquer une véritable addiction.
Ce que la recherche sur l'entrepreneuriat montre, notamment les travaux de Melissa Cardon sur la passion entrepreneuriale, c'est que les entrepreneurs et entrepreneuses qui réussissent sur le long terme sont celles et ceux qui ont une perception solide de leur identité. Il est essentiel de ne pas être ébranlé-e à chaque pivot, à chaque échec, à chaque conférence qui floppe, à chaque création de produit qui ne prend pas, à chaque prise de parole un peu ratée. Les dirigeantes et dirigeants qui tiennent dans le temps ont construit une image d'iels-mêmes d'apprenant-es, d'expérimentateur-ices, et ne se jaugent pas à l'aulne des résultats obtenus.
La bonne question à te poser en tant qu'entrepreneur-euse c'est à quoi te sert de suivre tes métriques. Est-ce que tu le fais pour prendre des décisions, pour ajuster tes actions et ta manière de t'exprimer, ou est-ce pour savoir si tu es légitime ? Si la deuxième réponse prend beaucoup de place, peut-être qu'il pourrait être intéressant de travailler sur ton estime de toi en osant notamment prendre la parole plus souvent. C'est quelque chose que tu peux travailler grâce à mon accompagnement. Réserve un appel découverte si tu veux en savoir plus, pour qu'on voit ensemble si je peux t'aider sur ces questions.
Changer ton regard sur ces métriques est vital pour préserver ou développer ton estime de toi. Concrètement il s'agit de te poser des questions comme « Est-ce que j'ai osé appeler un client aujourd'hui ? », « Est-ce que j'ai pris la parole alors que j'avais peur ? » , « Est-ce que j'ai eu une conversation authentique avec quelqu'un que mon offre peut aider? », « Est-ce que j'ai dit ou écrit précisément ce que je pensais sans me censure ? » plutôt que « Est-ce que mon post a dépassé les 500 likes? ». Dois-je te le rappeler, un like n'est pas une vente... Chaque petit accomplissement est une brique pour construire ton sentiment de légitimité à t'exprimer et ton expertise.
Je te souhaite de trouver ta voix à toi, avec ses forces et ses failles. Prendre la parole avec authenticité, ce n’est pas tout révéler et s'exposer ! C’est renoncer au discours lisse, refuser la parole calibrée pour plaire à tout le monde et qui finalement ne ressemble à personne. Ta voix unique est précisément ce que tu as peur de montrer. Tu as peut-être l'impression d'avoir une façon bizarre de dire les choses ? Mais tes hésitations, tes tâtonnements, ton humour, tes références, ton univers, ton opinion non consensuelle, toutes ces aspérités c'est ce qui fait qu’on t’écoute. C'est ta marque de fabrique !
CONCLUSION : CONFIANCE EN SOI ET FACILITÉ POUR S'EXPRIMER
Les points clés de cet article sont que le terme « confiance en soi » est un fourre-tout dans lequel on peut distinguer 3 parties principales. La connaissance de ses compétences, l'estime de soi, et l'assertivité. Chacune de ces 3 parties peut avoir des failles, avec des effets différents sur ta manière de t'exprimer voire sur ta capacité à oser prendre la parole.
Autre point important : ce n'est pas l'échec qui est un problème mais le regard qu'on pose sur l'échec. La perception qu'on a de ses échecs dépend souvent du regard de l'autre.
Pour les artistes comme pour les entrepreneur·euses, la dépendance à la validation externe est une mécanique particulièrement délétère. Notamment car les environnements artistiques et entrepreneuriaux sont précisément construits pour alimenter ce besoin de validation externe.
Pour sortir de cette corrélation entre estime de soi et validation externe, il ne s'agit pas de nier le regard de l'autre mais de reconstruire un regard sur soi depuis l'intérieur. Cette reconstruction passe, par exemple, par l'attention portée aux petites victoires du quotidien. Ces moments où on a fait, où on a osé parler, où on a essayé, où on a appris, où on a progressé. L'objectif n'est pas d'atteindre la perfection mais de faire de son mieux et de progresser pas à pas, un peu chaque jour.
Voici ton défi : réaliser et noter au moins une prise de parole imparfaite mais honnête. Il peut s'agir d'un post que tu publies sans le lisser. Ou d'une idée que tu défends en réunion. Ou encore d'une phrase que tu dis à voix haute devant quelqu’un. Note-la quelque part (pourquoi pas dans un journal de prise de parole).
Et si tu veux de l’aide pour trouver ta voix, avancer à ton rythme et sortir des cases : réserve un appel découverte pour voir laquelle de mes offres peut t’aider.
BONUS : MES RECOMMANDATIONS CULTURELLES
Imparfaits, libres et heureux de Christophe André (2006)
Selon Christophe André, chercher à avoir une estime de soi élevée est une mauvaise stratégie. Il vaut mieux viser une estime de soi stable. Une estime de soi assez solide pour ne pas s'effondrer à chaque échec. Une confiance en ses capacités suffisamment souple pour ne pas dépendre de la performance ou du regard d'autrui.
Les trois piliers de l'estime de soi selon André :
- l'amour de soi
- la vision de soi (percevoir ses qualités et ses limites de manière réaliste)
- la confiance en soi (croire en sa capacité à agir et à faire face)
Une estime de soi fragile résulte souvent d'un déséquilibre entre ces trois pôles.
Le livre décrit deux défaillances symétriques.
D'un côté, les personnes à faible estime de soi qui s'autocritiquent avec excès. Ces personnes évitent souvent les défis comme prendre la parole devant les autres. Elles ont besoin de validation externe et interprètent chaque difficulté comme une confirmation de leur incapacité. De l'autre, les personnes qui ont une estime de soi gonflée ou fragile. Ces personnes se protègent souvent derrière une apparente arrogance. Elles peuvent être dans la compétition permanente ou dans le déni de la réalité. Leur estime de soi s'effondre brutalement quand la réalité résiste.
Pour consolider l'estime de soi, Christophe André préconise de mettre le focus sur les petites victoires. Il est très important de prendre conscience et de mémoriser ses réussites quotidiennes, même si elles semblent très modestes.
Voici quelques exemples d'exercices concrets :
- tenir un journal de ses accomplissements du jour (tu peux tenir un journal de tes prises de paroles écrites ou orales)
- prendre le temps de penser à ce qui s'est bien passé plutôt que ne retenir que les erreurs (pense à tous ces moments ou ta parole a été juste)
- apprendre à recevoir un compliment sans le détourner ou le minimiser
Il ne s'agit pas de pensée positive ésotérique ou bébête. L'idée est de rééduquer sont système attentionnel. Il s'agit de surmonter ce que les neurosciences cognitives appellent le biais de négativité (la tendance naturellement du cerveau à surévaluer les menaces et à sous-évaluer les succès).
Enfin, il est bénéfique de se détacher du regard de l'autre. Christophe André considère la dépendance à la validation externe comme l'une des principales sources d'une estime de soi instable.
Être sensible au regard d'autrui est normal et utile mais il ne faut pas devenir esclave de l'approbation des autres.
Voici quelques exemples d'exercices concrets : - apprendre à se donner à soi-même les encouragements qu'on attend des autres.
C'est en acceptant d'être imparfait que l'énergie pour progresser se libère. Plus on lutte contre se qu'on croit être ses failles, plus on renforce les perceptions négatives qu'on a d'elles. L'acceptation n'est pas la résignation mais plutôt un regard bienveillant sur soi pour une relation à soi plus apaisée.
Les Vertus de l'échec de Charles Pépin (2016)
Selon Pépin, en France, échouer est mal perçu. On y voit une faiblesse voire une faute alors qu'il s'agit plutôt d'une preuve d'audace et d'expérience acquise. L'échec n'est pas l'opposé du succès mais plutôt une étape obligatoire.
L'échec fait partie de la condition humaine. Par exemple, un enfant doit chuter environ 2000 fois avant de maîtriser la marche. L'échec n'est donc pas une anomalie mais la voie normale du développement humain.
Le philosophe distingue deux façons d'envisager l'échec. Selon la logique existentialiste (Sartre, Beauvoir, Kierkegaard, Levinas...) : échouer, c'est se demander ce que nous pouvons devenir et donc un tremplin vers autre chose. Selon la tradition psychanalytique et la logique de l'être : échouer, c'est se demander qui nous sommes vraiment et donc quel est notre désir profond.
Il faut faire la différence entre « avoir raté » et « être un raté ». Quand on échoue c'est seulement un projet qui n'a pas abouti.
Le livre est très intéressant car il donne de nombreux exemples concrets de réussites et d'échecs dans le sport, l'art, l'industrie...
Pépin résume sa pensée ainsi : « Réussir sa vie, ce n'est pas vouloir à tout prix. C'est vouloir dans la fidélité à son désir. »
BIBLIOGRAPHIE :
André, C. (2006). Imparfaits, libres et heureux : pratiques de l'estime de soi. Odile Jacob
Bandura, A. (1977). Self-efficacy: Toward a unifying theory of behavioral change. Psychological Review
Brené Brown (2012), Daring Greatly. Penguin Group
Cardon, M. S. et al. (2009). The nature and experience of entrepreneurial passion. Academy of Management Review
Cooley, C. H. (1902). Human Nature and the Social Order. Scribner's
Crocker, J., & Wolfe, C. T. (2001). Contingencies of self-worth. Psychological Review
Cyrulnik, B. (2001). Les Vilains Petits Canards. Odile Jacob
Dweck, C. S. (2006). Mindset: The New Psychology of Success. Random House
Gaulejac, V. de (1996). Les Sources de la honte. Desclée de Brouwer
Gilovich, Medvec & Savitsky (2000), The spotlight effect in social judgment, Journal of Personality and Social Psychology
Jodelet, D. (1989). Les Représentations sociales. PUF
Lipovetsky, G. (1983). L'Ère du vide. Gallimard
Ricœur, P. (1990). Soi-même comme un autre. Seuil
Sartre, J.-P. (1943). L'Être et le Néant. Gallimard
Weick, K. E. (1984). Small wins: Redefining the scale of social problems. American Psychologist